04-11-2026 21:45 - DÉCRYPTAGE – Moscou appelle l’Afrique, la Mauritanie cherche à élargir sa marge de manœuvre

DÉCRYPTAGE – Moscou appelle l’Afrique, la Mauritanie cherche à élargir sa marge de manœuvre

LE DIPLOMATE MEDIA - L’arrivée à Moscou du président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, le 27 octobre, apporte au troisième sommet Russie-Afrique la participation d’un pays qui mérite l’attention.

La rencontre des 28 et 29 octobre offre à la Mauritanie l’occasion de renforcer sa coopération avec la Russie. Mais la portée politique de cette visite dépasse le protocole : un pays ouvert sur l’Atlantique, voisin des crises du Sahel et important pour l’Europe cherche à élargir ses possibilités de choix.

La lecture la plus immédiate serait celle d’un nouveau succès russe dans la compétition avec l’Occident. C’est aussi la plus incomplète. Pour Moscou, réunir des dirigeants africains signifie démontrer sa capacité à entretenir des relations internationales.

Pour les gouvernements africains, participer signifie pouvoir négocier avec un interlocuteur supplémentaire. Ces deux intérêts se rencontrent, mais ne coïncident pas nécessairement.

La présence à Moscou des responsables de la diplomatie tchadienne et guinéenne élargit le tableau. Elle ne démontre pas, à elle seule, la naissance d’un bloc homogène : elle indique l’intérêt de gouvernements différents pour le maintien d’une relation ouverte avec la Russie. Transformer chaque visite en déclaration d’allégeance revient à continuer de considérer les Africains comme des figurants dans la politique des autres.

Entre Atlantique et Sahel

La position mauritanienne suggère une lecture précise : Ghazouani peut chercher à Moscou à renforcer son pouvoir de négociation, sans que cela implique une rupture avec ses autres interlocuteurs. Il s’agit d’une interprétation stratégique de la visite, et non de l’annonce d’une nouvelle alliance.

L’Union européenne conserve en effet des intérêts considérables dans le pays. Coopération économique, pêche, stabilité régionale et gestion des migrations constituent une relation structurelle. Selon la Commission européenne, les financements alloués à la Mauritanie entre 2014 et 2024 ont dépassé un milliard d’euros, en incluant l’accord de partenariat dans le secteur de la pêche. Bruxelles soutient également des projets énergétiques et des infrastructures numériques.

Cette pluralité d’intérêts rend précisément peu convaincante l’image d’une Mauritanie simplement convoitée et passive. Nouakchott peut tenter d’utiliser la concurrence extérieure pour obtenir de meilleures conditions. Le résultat dépendra de sa capacité à traduire les relations diplomatiques en investissements, en emplois et en compétences nationales.

Pour l’Europe, la question est donc politique avant même d’être financière. Une relation centrée sur le contrôle des départs risque de sous-estimer les ambitions économiques du pays. Si Bruxelles veut conserver son influence, elle doit aussi répondre à ces ambitions.

La sécurité se mesure sur le terrain

Sur le plan militaire, il faut distinguer les possibilités des faits. La participation au sommet ne démontre pas l’existence d’accords concernant des bases, des déploiements ou de nouvelles livraisons d’armes. Attribuer à cette visite des conséquences opérationnelles déjà définies serait une extrapolation.

Le critère stratégique permettant d’évaluer une éventuelle coopération reste toutefois clair. Sur un territoire vaste et faiblement peuplé, la surveillance des frontières, la mobilité des unités, les communications, la collecte du renseignement et l’entretien du matériel sont essentiels. Un achat militaire ne produit de la sécurité que s’il peut être soutenu dans la durée.

Le scénario favorable serait une diversification des fournisseurs capable d’améliorer l’autonomie des forces nationales. Le scénario défavorable serait une dépendance fragmentée : équipements incompatibles, formations séparées, pièces détachées difficiles à obtenir. La souveraineté proclamée dans les communiqués doit ensuite fonctionner dans les ateliers et le long des frontières.

Les investissements à l’épreuve des faits

Sur le plan économique, la relation russo-mauritanienne dispose déjà d’une base. Lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine en octobre 2024, Ghazouani avait cité la pêche, l’enseignement supérieur et le commerce parmi les secteurs de coopération, invitant les investisseurs russes à s’intéresser également à l’agriculture, à l’énergie et aux ressources naturelles.

Deux scénarios se dessinent. Dans le premier, la concurrence entre partenaires produit des installations de transformation, des infrastructures, de la formation et une hausse des recettes publiques. Dans le second, elle multiplie les accords d’exportation de ressources, en laissant à l’étranger la partie la plus rémunératrice de leur transformation.

La différence réside dans le contenu des contrats : emploi local, transfert de compétences, soutenabilité de la dette et répartition des revenus. Moscou devra également être jugée sur ce terrain. La disponibilité diplomatique est un avantage ; la capacité à financer et à achever les projets constitue l’épreuve décisive.

Le sommet offre donc une tribune à la Russie et une occasion à la Mauritanie. Sa valeur apparaîtra lorsque les délégations seront rentrées : dans les accords exécutés, les emplois créés et l’amélioration de la sécurité. C’est là qu’une politique étrangère devient une autonomie nationale.

Par Giuseppe Gagliano,

Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)




Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité


Commentaires : 0
Lus : 506

Postez un commentaire

Charte des commentaires

A lire avant de commenter! Quelques dispositions pour rendre les débats passionnants sur Cridem :

Commentez pour enrichir : Le but des commentaires est d'instaurer des échanges enrichissants à partir des articles publiés sur Cridem.

Respectez vos interlocuteurs : Pour assurer des débats de qualité, un maître-mot: le respect des participants. Donnez à chacun le droit d'être en désaccord avec vous. Appuyez vos réponses sur des faits et des arguments, non sur des invectives.

Contenus illicites : Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes ou antisémites, diffamatoires ou injurieux, divulguant des informations relatives à la vie privée d'une personne, utilisant des oeuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).

Cridem se réserve le droit de ne pas valider tout commentaire susceptible de contrevenir à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, promotionnel ou grossier. Merci pour votre participation à Cridem!

Les commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité.

Identification

Pour poster un commentaire il faut être membre .

Si vous avez déjà un accès membre .
Veuillez vous identifier sur la page d'accueil en haut à droite dans la partie IDENTIFICATION ou bien Cliquez ICI .

Vous n'êtes pas membre . Vous pouvez vous enregistrer gratuitement en Cliquant ICI .

En étant membre vous accèderez à TOUS les espaces de CRIDEM sans aucune restriction .

Commentaires (0)