Cridem

Lancer l'impression
21-05-2026

11:51

Dialogue ou dialogues ?

Peut-on se déclarer et se vanter démocrate dans un pays en crise permanente et refuser le principe du dialogue politique ? Je ne le pense pas.

La démocratie ne résume pas au libre affrontement des idées, à la liberté de manifester, ou à la liberté d’organisation et de réunion, la démocratie, c’est tout cela, mais c’est aussi et surtout une posture patriotique et responsable capable de réflexion positive et disponible pour le partage des connaissances et des idées au service du pays et de son peuple quel que soit le bord politique de celui ou celle qui l’incarne. 

La démocratie, ce n’est pas gagner ou perdre, c’est surtout favoriser le consensus et la synergie pour la paix, la sécurité, le développement et le bien être global de toutes et de tous.

Je suis d’avis que toute action à entreprendre nécessite des préalables, surtout une action dans laquelle nous avons l’habitude d’être floués, trahis et même ridiculisés en tant qu’opposant au pouvoir, et méprisés en tant que citoyen, par un pouvoir détenteur des principaux leviers de légitimation et de crédibilisation des palabres nationales.

Ceci pour dire que oui, pour un dialogue crédible, il faut des gages, pas des gages pour assurer qu’il y’aura bel et bien notre méchoui national séducteur dont raffolent les mauritaniennes et les mauritaniens, mais des gages donnés au peuple dont les maigres deniers financent ce méchoui, que le peuple ait confiance que ceux qui passeront des journées et des nuits entières au chevet de cette Mauritanie à l’agonie, ont bien mérité ce copieux repas.

Parmi tant d’autres, un dialogue national exige au minimum ces conditions : une volonté politique, des règles du jeu claires et bien définies, la confiance entre les acteurs, la garantie d’application des conclusions, la représentativité, et la crédibilité.

La volonté politique est à la base de tout. Contrairement à ce qu’on insinue ça et là, elle n’est pas seulement exigée du pouvoir en place. Bien sûr qu’un pouvoir peut provoquer ou demander un dialogue dans le simple but d’un gain de temps ou de recherche d’une légitimité internationale comme on en voit souvent après des coups d’état décriés par la communauté internationale, mais la légitimité internationale peut aussi être recherchée par une opposition jugée violente à l’image des mouvements terroristes ou sectaires en quête de respectabilité interne et internationale.

Certaines oppositions peuvent chercher le dialogue (ou le refuser) dans le simple but de provoquer une crise politique qui pourrait leur être favorable. D’où la confiance entre les acteurs. Cette confiance doit être cultivée par les différentes parties : arrêt de la violence physique ou symbolique de part et d’autre, arrêt des arrestations arbitraires, et aussi arrêt des discours de haine.

Cette confiance réciproque est un préalable pour garantir une participation inclusive sans laquelle il y’aurait manque de légitimité des conclusions voire leur rejet en cas d’exclusion d’acteurs majeures et importants aux yeux de l’opinion publique.

D’où l’importance de la représentativité. Un dialogue politique, comme la politique elle-même, n’est pas l’apanage des partis. La représentativité et la participation inclusive exigent la participation de tout acteur impliqué dans la gestion des sujets en discussion : partis, société civile, institutions religieuses, organisations de jeunesse, organisations de femmes, groupes minoritaires, personnalités indépendantes, etc.

D’ailleurs dans certains cas, seuls les mouvements non partisans et les personnalités indépendantes peuvent donner de la crédibilité aux assises. Et très souvent, en cas de nécessité d’une médiation crédible et neutre, le ou les médiateurs ne peuvent sortir que des organisations non partisanes ou des personnalités indépendantes (Koffi ANNAN au Kenya en 2008, Amadou Mokhtar Mbow au Sénégal). En la personne de Moussa Fall, une personnalité neutre, expérimentée, et crédible, la Mauritanie a eu la chance de dénicher un médiateur qui fait consensus et qui abat un travail de titan.

Quel que soit la volonté politique affichée de part et d’autre, quel que soit la confiance mutuelle affichée, sans règles du jeu claires et bien définies, cette volonté et cette confiance ne seront que de courte durée. Sans ordre du jour clair, sans thématiques acceptées par tous, et sans mécanisme de suivi, il y’aura toujours des risques d’enlisement, de manipulations, et de contestations permanentes.

En définissant le projet de dialogue de 2026 comme un dialogue « inclusif et sans tabou », le gouvernement a ouvert la boîte de pandore. De contestations en manipulations, notre dialogue patauge dans la boue. Refuser de définir des thématiques et des sujets précis, vouloir mettre toutes nos préoccupations dans le même panier, c’est quelque part rendre l’urgence dépendante des velléités des uns et des autres, et plus grave, on court le risque de remettre l’urgence à plus tard pour satisfaire des égos.

L’urgence en Mauritanie, c’est la construction d’une nation, l’urgence c’est notre vivre ensemble. Sans unité nationale, point de nation, sans nation, oublions le reste. Notre pays est à la croisée des chemins. L’insécurité interne et frontalière alimente certaines velléités. Le vivre ensemble est une question existentielle.

La résolution de cette équation ne doit pas être négociable. Suspendre les préparatifs d’un dialogue national dont la préoccupation fondamentale est notre propre existence, et ceci pour une question de troisième ou de vingtième mandat, est tout simplement inacceptable. Il faut se ressaisir. La solution à notre préoccupation existentielle ne doit dépendre de la résolution d’aucun autre problème. Et d’ailleurs, c’est seulement de la résolution de cette équation, que dépendront les solutions à nos autres problèmes.

Dans la synthèse présentée par le coordinateur Moussa Fall, il souligne que pas une contribution n’ignore la question de notre vivre ensemble. Ce vivre ensemble malmené depuis toujours par des traditions malsaines et des politiques discriminatoires.

Comme toutes les nations africaines, les frontières de notre pays ont été tracées à la règle par le colonisateur, mettant ensemble des tribus et des ethnies qui n’ont pas la même culture du rapport au pouvoir, pas la même culture du rapport à la coexistence, et ni la même culture du rapport au sens du donner et du recevoir.

Le féodalisme et son corollaire la stratification sociale, l’esclavage et ses séquelles, le tribalisme, le racisme, et le régionalisme sont les fondations de nos propres difficultés du vivre ensemble. Les événements de 1989 ont produit des souffrances difficilement cicatrisables. Des villages entiers rasés, des populations assassinées ou déportées, des biens et des terres spoliées. A ce jour, ces plaies restent béantes et aucune solution crédible n’est encore à l’horizon.

Depuis 2011, le recensement biométrique n’a fait qu’accentuer le fossé entre nos composantes. Des milliers de mauritaniens sont réduits à l’apatridie dans leur propre pays où à l’étranger sans espoir de pouvoir retrouver un jour les leurs. La loi foncière de juin 1983, avec des interprétations fallacieuses, a permis d’accélérer le processus de spoliation des terres de pauvres paysans (surtout du Fuuta et du Waalo) au profit de l’agro-business ou de spéculateurs sans vergogne. La question linguistique n’est pas réglée.

Les locuteurs des langues pulaar, wolof et sooninké demandent l’officialisation de leurs langues au même titre que l’arabe. La problématique de l’esclavage et ses séquelles reste entière malgré de timides progrès en la matière.

Un proverbe pulaar dit : « avant qu’un étranger demande à se laver les mains pour manger, il doit d’abord attendre de savoir si un repas a été préparé ». Pour parler de notre démocratie, pour planifier notre économie, construisons d’abord un état solide. Un état dans lequel toutes et tous vivront en harmonie, dans l’égalité, la justice et la fraternité. Le vivre ensemble ne se décrète pas, il se construit. On ne l’impose pas, il faut l’aimer et le faire aimer.

Au Sénégal voisin, l’ex président Macky SALL a initié une série de dialogues. Pas un dialogue mais des dialogues. Chaque année un sujet ou une thématique est choisi, en fonction des priorités. Afin d’éviter les manipulations et les blocages inutiles, voilà ce qu’il nous faut. Conditionner la résolution d’une question centrale et fondamentale au traitement de questions périphériques, est un jeu de manipulation pour éviter les questions qui fâchent. Et ceci offre un argument de plus aux détracteurs du dialogue, déçus par la non application des conclusions des dialogues précédents.

C’est pourquoi, dans cette modeste contribution, nous demandons la priorisations de nos problématiques. Nous pourrons au moins organiser trois dialogues, dont les deux premiers avant les échéances électorales de 2028/2029. Le premier dialogue concernera la question existentielle de notre vivre ensemble. Ce dialogue traitera des questions de l’esclavage, du racisme, du tribalisme, du passif humanitaire, de l’enrôlement, de la question foncière, des discours de haine, etc. Ce dialogue pourrait se tenir cette année.

L’année prochaine, forts des résultats consolidant notre désir du vivre ensemble, nous engagerons le dialogue politique qui traitera des questions électorales, des lois sur les partis, les questions fondamentales des libertés d’expression et d’organisation, l’accès équitable aux médias, les questions de décentralisation et de déconcentration des pouvoirs, la question lancinante d’une justice indépendante, la bonne gouvernance, la lutte contre la gabegie, etc.

Notre troisième dialogue traitera des questions économiques et sociales : la gestion de nos entreprises publiques transformées en vaches à lait par des prédateurs sans scrupules, la politique monétaire, la liberté d’entreprise et la simplification des procédures, la politique agricole, le développement de l’élevage, la pêche industrielle et traditionnelle, la politique minière, etc.

La crédibilité d’un dialogue se mesure aussi aux garanties apportées à l’application des conclusions. L’application stricte et transparente des recommandations du premier dialogue, aura forcément des conséquences sur la crédibilité et la confiance pour les acteurs de se retrouver pour les rounds suivants. Pour cela, il faut un mécanisme de suivi des conclusions avec des échéances précises pour la mise en application. Ce qui nécessiterait s’il le faut : un contrôle indépendant, des sanctions, et si nécessaire un accompagnement international.

Lorsque les populations et les acteurs pensent qu’un dialogue est joué d’avance, sa légitimité s’effondre. Mais les acteurs doivent avoir le sens et la capacité au compromis. Aucun acteur n’obtiendra tout ce qu’il veut, chacun acceptera de perdre quelque chose, mais tous gagnerons en paix et en stabilité nationale et politique. Ainsi, nous sauverons notre chère Mauritanie.

Amadou Alpha BA





"Libre Expression" est une rubrique où nos lecteurs peuvent s'exprimer en toute liberté dans le respect de la CHARTE affichée.

Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité.


 


Toute reprise d'article ou extrait d'article devra inclure une référence www.cridem.org